Franz
SCHRADER
et les pionniers du pyrénéisme découvrent le cirque de Barrosa
Franz
SCHRADER (1844-1924),
grand pyrénéiste, géographe, écrivain,
quitte le village de Bielsa le 12 août 1877 (note
1), accompagné du célèbre guide Célestin Passet et d'un jeune
militaire espagnol, pour remonter la vallée du rio Barrosa "à la recherche,
dit-il, du cirque que je croyais avoir aperçu sous mes pieds du haut de La
Munia [en 1875]". N'ayant pu obtenir à son sujet aucun renseignement tant
soit peu clair, l'existence de ce cirque commencait à lui paraître douteuse.
Après la traversée du village de Parzan (ce jour-là en fête) ils dépassent
"les quatre murs de ce qui fut l'hospice de Bielsa" et s'engagent dans la
haute vallée du rio Barrosa. Au bout de 15 ou 20minutes, au sortir de la forêt,
Franz Shrader découvre, le premier parmi les pyrénéistes français, le cirque
de Barrosa
Photo
ci-dessus : Franz Schrader vers l'age
de 30 ans, donc pas loin de celui qu'il avait lorsqu'il a découvert le cirque
de Barrosa (photographie carte de visite, reproduite dans le livre "Franz
Schrader, l'homme des paysages rares", sous la direction d'Hélène Saule-Sorbé,
éditions du Pin à Crochets, Pau, tome 1, p.90)
Schrader est enthousiasmé
par cette découverte. Dans le récit qu'il en fait (paru dans l'Annuaire
du Club Alpin Français, de1877, intitulé "Montagnes de Bielsa et pic de
Cotiella", p. 35, et reproduit dans le livre "Pyrénées", tome I,
Courses et ascensions, Privat-Didier éditeurs, 1936, p.173) il écrit
:
"[...] une large
vallée, noire de sapins et hérissée d'aiguilles granitiques, s'ouvre jusqu'à
la base d'un des plus beaux cirques des Pyrénées. Deux gradins superposés,
l'un de granit en forme de coupe striée de cannelures verticales, l'autre
de roches siluriennes et dévoniennes, en haute muraille ininterrompue, supportent
les glaciers de Las Louseras et de La Munia. A peine pouvons-nous croire qu'une
telle merveille ait échappé à tous les regards alors qu'on parle depuis cent
ans du cirque de Troumouse. Nous sommes à 1500 mètres environ ; c'est donc
de 1650 mètres que la cime de La Munia nous domine, tandis que le versant
opposé ne s'abaisse que de 1000 mètres sur Troumouse. Les glaciers, les murailles
du sommet, la haute cascade qui ruisselle au fond du cirque rappellent Gavarnie,
mais je ne saurais à quoi comparer l'hémicycle granitique, si admirablement
régulier, qui supporte le premier gradin. Rien n'y ressemble dans les Pyrénées.
Je tiens à résumer mon impression d'une façon aussi froide et aussi réfléchie
que possible, et à me méfier de l'enthousiasme. Cependant je crois que le
cirque de Barrosa sera généralement trouvé supérieur à celui de Troumouse
et que, si ce dernier est plus étendu, Gavarnie plus sévère, Pinède plus massif,
Cotatuero plus fantastique et plus coloré, le cirque de Barrosa est peut-être
plus harmonieux. Comme dimension, il est à peu prés équivalent au Cirque de
Gavarnie. Ceci dit, j'ajouterai à ma description, volontairement écourtée,
le même conseil que je donnais l'an dernier pour le Cotatuero et le mur d'Arrasas
; "Allez-y ; les merveilles des cirques français ne dépassent point celles
des cirques espagnols ; il y a là toute une région prodigieuse d'originalité
et de grandeur, et presque absolument inconnue."
A distance du fond
du cirque, Schrader s'arrête pour peindre une aquarelle, et faire un
dessin du cirque, et même une photo. Il revient sur ses pas sans être allé
jusqu'au fond du cirque et n'a donc pas vu l'autre partie du cirque, la plus
petite, celle qui s'étend sous le port de Barroude. Il en ignorera l'existence
lorsqu'il dressera sa première carte de la région.
Avant sa découverte par
Schrader le cirque de Barrosa était donc presque totalement méconnu des pyrénéistes
français (du moins de ceux qui avaient la possibilité de publier leurs récits
de courses), et sans doute des pyrénéistes espagnols. Curieusement il était
même très mal connu des habitants de Bielsa : Schrader écrit qu'au retour
à l'auberge "le récit de notre course excita une certain étonnement, et
[...] il me fallut montrer mes dessins pour convaincre mes hôtes de l'existence
du Cirque de Barrosa".
Son récit a rendu le cirque "fameux",
mais il est resté longtemps "mystérieux". "A la fin du XIXe siècle,
a écrit Henri Béraldi, il n'y aura pas dix pyrénéistes qui auront vu le
cirque mystérieux de Barrosa". Il sera visité par, entre autres, Lucien
Briet en 1897 ("je visitais ce fameux cirque de Barrosa qui me hantait
l'esprit, écrit-il, depuis le desssin qu'en avait publié M. Schrader")
, puis par le Dr Verdun, et les frères Cadier en 1902 , qui du fond de "cette
merveille" montent au sommet de La Munia (voir : la deuxième partie de
cette page, ci-dessous, et la page consacrée à l'histoire
du cirque). Par la suite il semble être tombé longtemps dans l'oubli.
Actuellement il reste peu connu des pyrénéistes français, et selon un internaute
montagnard, il le serait encore moins, paradoxalement, des pyrénéistes espagnols.

< Cliquer sur cette image pour voir comment Schrader a peint et dessiné le
cirque de Barrosa.
Dans cette page,
- il est aussi question, en note 1,
de la controverse Briet-Schrader ;
- on trouvera en note 2 de courtes citations
de textes de Schrader, illustrant son talent littéraire ...
...et des témoignages de son intérêt pour la
géologie.
Voir
aussi une page contenant une "vue idéale" de
la région du cirque dessinée par Schrader pour illustrer les Guides-Joanne
puis les guides Bleus (note 2), et une
remarque sur la façon dont il l'a cartographiée.
*
A
la suite de Schrader, d'autres pionniers français du pyrénéisme ...
... d'ailleurs
peu nombreux, vont, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, visiter ce
cirque de Barrosa, révélé par lui mais resté longtemps mystérieux
(note 3), et en parler dans
leurs écrits , ou le photographier (voir d'autres citations
dans la page Histoire du chemin des mines) :
*
Le 13 août 1878, le comte Henry RUSSELL
fait depuis Héas, par le col de La Munia, l'ascension du pic de Las Louseras
[ou Robiñera], au sommet duquel il surplombe le cirque de Barrosa. Dans Souvenirs
d'un Montagnard il en fait le récit (p. 278 du tome I de la collection de
poche des éditions PyréMonde-PRNG 2008 (note 1)
: "[...] nous
attaquâmes las Louseras de l'Ouest à l'Est, escaladant pendant une heure une
espèce de falaise fatigante et feuilletée,muraille d'ardoises tranchantes,
que coupent de haut en bas des sentiers naturels mais tortueux et ça et là
extrêmement raides. (Il paraît qu'en patois las Louseras veut dire "ardoises".
En ce cas-là, le pic est bien nommé !). L'absence totale de neige redoublait
notre fatigue. Passant enfin au sud du Pic, nous en foulâmes la cime [...].
Chose incroyable , elle ressemblait à un jardin ! Elle était toute couverte
de fleurs [...].
A l'Est, au fond d'un gouffre, se
déroulait un beau glacier, à crevasses larges et parallèles. D'affreuses ténèbres
régnaient dedans
[il s'agit de la selle neigeuse,
occupée aujourd'hui par un simple névé, du versant Est du pic Robiñera : voir
la page Robiñera, et une page où il est question de glaciers].
A l'O.-S.-O., miroitaient
ceux du Mont-Perdu, et tout autour de nous, il faisait froid et gris. [...]
comme notre notre solitude devint triste et complète, lorsque nous eûmes fait
fuir à l'Est, dans les abîmes épouvantables du cirque
de Barrosa, une colonie gracieuse d'isards qui, pendant quelques secondes,
nous avaient contemplés du haut d'une sorte d'aiguille, avec l'oreille tendue,
la tête penchée, et toutes leurs jambes prêtes à bondir, en ayant l'air de
se demander si nous étions méchants !
POUR
FAIRE CONNAISSANCE AVEC HENRY RUSSELL :
On peut consulter
des biographies, mais on peut aussi , pour se faire une idée de sa personnalité,
lire avec profit, dans son célèbre livre "Souvenirs d'un montagnard",
entre autres chapitres, celui qu'il consacre à ses ascensions du Cotiella,
intitulé "Cotieilla (2910 m.; deux ascensions").
Surtout la partie dans laquelle il raconte minutieusement
la deuxième ascension, les 10 et 11 juillet 1870, à la fin de laquelle Russell
et ses compagnons ont failli être victimes d'une ATTAQUE DE BRIGANDS AU
COL DE LAS CORONAS (ou de La Cruz), tragie-comédie en fait, à l'affiche
de laquelle figurent de grands noms du début du pyrénéisme, ses compagnons
d'ascension, les cousins et guides de Gavarnie, Henri et Célestin Passet
(alors âgés de 25 ans, "braves et honnêtes garçons dont
je ne saurais dire assez de bien") et Alphonse Lequeutre (un
admirateur des Gorges du Tarn).
VOIR AUSSI :
- le texte du
chapitre "Cotiella" dans le livre de Russell "souvenirs d'un montagnard"
(note 3)
* en ligne dans Gallica (BnF) en tapant Henry Russell
"souvenirs d'un montagnard", puis dans Légendes et table des matières
"Cotieilla" : pour ouvri rle textte de ce chapitre du livre (dans l'éditioné
1878) entre les pages 158 et 181 (le passage consacré à l'attaque est entre
les pages 175 et 181) ;
* dans le livre "souvenirs d'un montagnard", seconde édition, tome 1,des éditions
Pyremonde-2008, P.R.N.G, , entre les pages 282 et 296 (le passage sur l'attaque
étant entre les pages 292 et 296 ; ci-contre une caricature de Russell
au frontispice de ce livre) :
* dans La revue de Comminges et des Pyrénées Centrales (Tome CXXVII-N° 2-Juillet-décembre 2011) un article de Alain Bourneton, intitulé "Le Russell des montagnards", p. 277 à 318 (50 pages brossant un excellent et précis portrai tde Russell
- ou lire le récit
plus court mais aussi complet, que fait de l'attaque des brigands Alain
Pozo, dans son blog, à la page "autres-récits", (incluant le comportement
de Russell et des autres "victimes", la répercussion dans la population et
la presse, les suites judiciaires et le prolongement de l'enquête par Lucien
Briet), sous le titre "le Compte Henry Russell et la rocambolesque attaque
de la cabane du col de Las Coronas" :
cliquer sur :
https://alain-pozo.fr/autres-recits
- dans un livre édité en 2003 par André Galicia, "Explorations en Haut Aragon, Récits de voyage de Lucien Briet", à la page 161, l'extrait d'un texte de celui-ci, intitulé "L'affaire du Cotiella", paru dans le Bulletin pyrénéen, n° 161, juillet-août-septembre 1922 ; ce texte est le compte-rendu d'un examen que sa curiosité et son souci de la vérité l'a amené à faire, en 1911, à Boltaña, des pièces de l'enquête et du procès des "brigands" qui ont eu lieu à la suite de cette affaire ; il y apporte quelques précisions, indique quelle a été sa répercussion dans la population, quel a été e verdict (sévère), et insiste (fort de son expérience) sur le caractère exceptionnel d'une telle agression sur le versant espagnol des Pyrénées ;
- IMAGES
et CARTE des lieux de l'agression :
MONTAGE
D'MAGES montrant la clairière
qui a été le théâtre de "l'attaque des brigands"
dont H. Russell et ses amis ont failli être victimes :
- à gauche : photo du col de Las Coronas,
(ensoleillé ; isthme par lequel le massif du Cotiella se raccorde à l'est
à la sierra de Chia et au massif des Posets), en bas à gauche, et plus loin
la clairière ; au deuxième plan on voit le port de Sahun et au fond, le pic
de Box, dans le massif des Posets ;
- à droite et en haut : carte de la région du col de
Las Coronas et de la clairière (à 500 ou 600 m. du col) ; "aprés
le coup de fusil je traversai toute la clairière dans sa longueur, comme une
flèche ou une bombe, avec la lune en son plein sur mon dos, entendant recharger
le fusil derrière moi [...] ; je me précipitai, à l'ouest, sous les sapins
qui descendent vers Gistain" ;
- à droite et en bas : les ruines de la cabane où a
eu lieu l'attaque et qui a été effondrée par les brigands,, avec, à gauche,
la cabane récente (cabane "del Puzo") ; "Lequeutre évacuant la cabane, tous
ces sauvages s'armèrent de pierres énormes, et en brisèrent le toit sous un
déluge de projectiles, pour être bien sûr que si j'étais caché dessous, je
n'en sortirais pas vivant".
CI-CONTRE
: gravure de Josiah Whymper (le père d'Edward, le vainqueur du Cervin),
réalisée à la demande du rédacteur de l'Alpine Journal pour illustrer le récit
écrit par Russell sur cette agression (ses dimensions sont plus grandes dans
le blog d'Alain Pozo).
Plus précisément elle illustre le passage suivant
: "Hélas ! le pauvre Lequeutre, bien que vivant encore, n'avait pas eu autant
de chance que nous. Saisi sur la clairière, après le coup de fusil, on l'avait
terrassé, couché encore en joue, et lui plantant deux grandes lames de poignard
sur le coeur, on lui avait volé sa bourse, sa montre, ses bagues, enfin toutes
ses valeurs. Une fois bien dépouillé, et conservant le plus imperturbable
sang-froid, il demanda qu'on lui rendit différentes choses, et il obtint une
chemise de flanelle, ainsi que du tabac pour faire une cigarette, qu'il alluma
! Bien plus, vaincu par le sommeil, il retourna dans la cabane et s'endormit
! On ne voulait que son argent".
(gravure reproduite dans l'ouvrage
"Jean et Pierre Ravier, 60 ans de pyrénéisme", édité par les éditions du Pin
à crochets en 2006, à la page 131, et commentée par Pierre Ravier dans son
livre "Apostilles"(à cet ouvrage), des mêmes éditions en 2012, à la page 55)
.
* Deux ans aprés Franz
Schrader, en 1879, Emile
BELLOC (pyrénéiste toulousain,
musicien, intéressé par la géologie, connu surtout pour son étude des lacs
pyrénéens et sa défense d'une juste toponymie), remontant comme lui la haute
vallée du rio Barrosa, dit aussi son admiration pour le cirque de Barrosa,
"cette merveille pyrénéenne" (dans un livre
paru en 1902, De la vallée d'Aure à Gavarnie par le nord de l'Espagne) :
"[...] le voyageur surpris
et charmé par la grandeur du spectacle, voit s'ouvrir devant lui une large
vallée aux flancs couverts de sapins séculaires, terminée par un cirque immense,
dont rien ne pouvait d'en bas, faire soupçonner l'existence.
L'architecture grandiose et les énormes proportions de ce cirque,
en font un des sites les plus agrestes, les plus sauvages et les plus remarquables
des Pyrénées.
La base nue, demi-circulaire, sur laquelle s'appuie la masse
tout entière de ce formidable hémicycle, est constituée par un empâtement
de granite, dont la partie inférieure crevassée, fendillée de haut en bas
et entièrement redréssée, se continue en pente moins rapide jusqu'à une assez
grande hauteur. Cet empâtement forme le soubassement du cirque et limite le
prelier gradin. Au-dessus, des murailles verticales de shiste silurien, dont
l'oeil ose à peine mesurer l'élévation, supportent à leur tour la plateforme
supérieure du vaste amphithéâtre, couverte de glaciers, hérissée de vertigineuses
cimes (Serra Mourine, Las Loseras)
parmi lesquelles celle du Pic de
La Munia s'élève brusquement d'un
seul jet, jusqu'à 3.150 mètres de hauteur.
Par un beau jour d'été, vu à travers l'atmosphère idéale
qui donne aux régions pyrénéennes un attrait si puissant, le Cirque de Barrosa,
merveilleussement coloré, paraît encore plus colossal. Ses escarpements rougeâtres,
tour à tour frappés de jets de lumière éclatante ou noyés dans la pénombre
d'un clair obscur mystérieux, prenant des teints fauves dont les tonalités,
vigoureuses et chatoyantes, s'harmonisent admirablement avec la blancheur
un peu crue des neiges sans souillures qui couronnent le cirque et forment
une étincelante auréole autour des grands pics décharnés".
* Le
baron Bertrand de LASSUS,
pyrénéiste atypique, nait en 1868, à Montréjeau,
dans une ancienne et noble famille du Comminges (baronnie de Labarthe-de-Neste),
originaire de la vallée d'Aure, famille dans laquelle on trouve des
juges, des conseillers au Parlement de Toulouse . Son père, Marie-Marc de
Lassus, était conseiller général, et député de la Haute-Garonne en 1870-1871,
Il hérite de sa mère (issue d'une grande lignée de richissimes banquiers )
une importante fortune;
1ère ascension en 1883 au début du pyrénéisme : le pic
Sacon tout près de Monréjeau
Deux périodes différentes dans sa courte vie (il est décédé
à 41 ans, en 1909).
- Première période : pendant une dizaine
d'années, de 1868 à 1898 il a une pratique sauvage de la montagne : sportif
intrépide, aventureux, il se livre à de longues chevauchées
le long de la crête frontière (sa liste d'ascensions est riche de plus de
100 pics) dans les Pyrénées centrales franco-espagnoles, de ports en sommets,
entre Mont-Perdu (qu'il a gravi quatre fois) et Monts maudits, surtout sur
le versant aragonais, accompagné de guides (souvent Henri Passet), de porteurs
et d'amis ; vie à la dure : bivouacs, cabanes de bergers, abris naturels .
Par exemple : le 6 septembre 1892, il part de Héas avec
Henri Passet, trois porteurs et deux écclésiastiques , et monte au port de
Barroude ( 2545 m) ; probablement en passant par les hourquettes d'Héas et
de Chermentas), pour passer la nuit sous le port, sur le versant espagnol,
en haut du cirque de Barrosa, au bord du " chemin des mines ", dans les ruines
de l'ancienne baraque de planches dite "cabane des douaniers", où ses
porteurs, voulant y allumer un grand feu, provoquent un incendie de toute
la cabane, rapidement éteint grâce à un filet d'eau proche. (voir une page
spéciale consacrée en grande partie à cette
cabane et ses abords immédiats)
Les jours suivants, longeant la crête frontière,
il gravit le pic Batoua, le Grand Batchimale, le pic Posets
et le 12 septembre La Maladetta. Le soir de ce dernier jour, au bord
du lac de Grégonio, se révèle (dans son récit
"Cent excursions dans les Pyrénées", qu'on
peut lire dans le livre de Jean Ritter) sa sensiblité : il est touché
par les bêlements plaintifs d'un petit isard dont la mère est
morte, il est émerveillé par le coucher de soleil, il apprécie
les échos des chansons de "ses hommes", avant de passer la
nuit dans le sac de couchage de peau de mouton conseillé par son ami
Russell. Une "soirée inoubliabe, écrit-il, qui restera
éternellement dans ma mémoire".
Ce richissime baron, esthète un peu dandy, original, atypique,
mais attentif aux autres et généreux, s'avère donc être aussi, pendant une
dizaine d'années de sa courte vie (il est mort à 41 ans) un rude
montagnard, au débur de la grande époque du pyrénéisme,
sur les pas du comte Henry Russell, "son maître", avec
lequel il sera lié par une longue amitié (à partir de
1888)
Sur la photo ci-contre, qui se trouve
dans le site web de la commune de Montréjeau, on voit le comte Russell
à gauche, sérieux, et son "jeune ami", élégant
mais un tantinet fantaisiste, le baron de Lassus (l'auteur
du présent site remercie la municipalité de Montréjeau
pour l'avoir autorisé à y insérer cette photo ; crédit
photographique : jean-jacques Miquel/mairie de Montréjeau)
Dans une deuxème période (de 1890 à 1902) sa pratique de
la montagne change complètement : il organise, en été, 4 campements fastueux
:
* au lac des Gentianes en 1899 :
* au col de Rabiet en1900 ;
* le plus luxueux de tous, pendant une douzaine de jours,
en août 1901, en haut du versant nord de la vallée d'Ordesa, à 2435 m d'altitude,
dans le vallon des Salarons (ou "Salarous" ?; voir
en note 8 une carte permettant de le situer) qui
descend du versant sud-ouest du Taillon et du pic Blanc, au bord d'un replat
dit plana de Catuarta ou des Salarons (où les cartes espagnoles situent
un grand cairn baptisé "Torre de Lassus"). Au moins 6 grandes et lourdes
tentes à double toit, transportées de Gavarnie au port de Boucharo par une
vingtaine de mulets, permettent un fastueux confort digne d'une hôtellerie
: cabinet de toilette, meubles de rangement, tables, chaises, ustensiles de
cuisine, matelas de laine, draps, couvertures, provisions de toutes sortes,
pharmacie, champagnac, etc... Les participants sont nombreux : 30 à 40 : guides
(dont Henri Passet) porteurs qui assurent le ravitaillement, amis, prêtres
pour dire la messe, cuisinier. En une dizaine de jours seront réalisées de
nombreuses ascensions de pics (dont le Mont-Perdu) et des parcours des replats
ou corniches du revers du cirque de Gavarnie, sans parler de la chasse et
de la pêche.
* le dernier dans la vallée d'Ossau (Arrious puis Ayous)
en1902.
Deux photographes l'accompagnent souvent : Jacques Parada
(préférence pour les photos de grands paysages), Maurice Meys
(personnes en action). Leurs photos du haut Aragon sont rassemblées dans de
luxueux albums déposés au château de Valmirande
C'est à la fin du XIXe siècle, de 1893 à1899) qu'il a fait
construire ce château somptueux, à 2 km de Montréjeau, proche de la
route de Tarbes, dans un style mélangeant Renaissance et gothique anglais
(il fait penser de loin à celui de Chambord), pourvu d'un confort dernier
cri, et entouré d'un splendide parc paysager.
Membre du Club Alpin Français (section du sud-ouest,
à Bordeaux) il participe généreusement à la construction de chemins
dans les Pyrénées (celui menant au refuge de Baysselance et
aux grottes Bellevue de son ami Russell, ou celui joignant la vallée d'Aure
à celle de Luz par le port de Campbieil) mais aussi, dans sa ville, Montréjeau,
à l'aménagement du Boulevard des Pyrénées.
Il meurt à Paris, en 1909, peu avant son ami
Russell.
A gauche : statue de Bertrand
de Lassus (dans sa tenue de montagne) érigée à l'extrémité
ouest du Boulevard des Pyrénées (financé par lui) à
Montréjeau, sur un bloc faisant allusion à sa pratique de la
montagne ; en arrière-plan ; une chapelle proche, qui peut être
vue comme faisant allusion à sa foi religieuse catholique
;
A droite : le baron, en
tenue de ville, mais armé d'un piolet (remarquer
son long manche (photo figurant sur une plaque posée au pied de la
statue).
Sources principales
:
* Le
beau livre, riche
de nombreuses photos, édité
en espagnol par la Diputacion
Provincial de Huesca Bertrand
de Lassus, y el pirineo Aragonès, avec un texte français de Jacques
Labarère (Président de Les Amis du Livre pyrénéen), p. 169- 183), intitulé
Le baron Bertrand de Lassus dans les Pyrénées aragonaises, ascensions et campements
(1888 - 1902) ;
* Jean Ritter, Le
pyrénéisme avec Henry Russell et Bertrand de Lassus, édition Louveciennes
(dont la 2ème partie, intitulée " Cent excursions dans les Pyrénées",
reproduit un récit des ascensions de Bertrand de Lassus, de sa main, commenté
par Jean Ritter)
Haut de page
*
Un autre grand découvreur de la montagne pyrénéenne, Lucien
BRIET, surtout connu pour ses descriptions du haut Aragon,
et les photos de ses sites, de ses villages et de ses habitants, visite
"ce fameux cirque de Barrosa qui hantait son esprit depuis le dessin qu'en
avait publié M. Schrader" ("cette merveille du Haut-Aragon" dit-il aussi).
Il se livre lui aussi au jeu des comparaisons (dans Explorations
pyrénéennes, Bulletin de la Société Ramond, 1er trimestre 1902, sous le titre
Autour du Mont Perdu, La Géla et le cirque de Barrosa, p.23) :
" Chacun des grands
cirques pyrénéens possède une beauté qui lui est propre. Si Gavarnie l'emporte
par ses étages et sa cascade, Troumouse par son immensité, Estaubé par sa
couronne murale, La Géla par sa fortification, le Cotatuero par ses dolomites,
Pinède par sa terrasse, Barrosa peut s'enorgueillir de son dôme de neiges
ruisselantes."
Pour comparer les cirques pyrénéens il conseille de
faire le long périple (cinq jours) passant successivement par ceux de : 1-
Gavarnie ; 2- (par la hourquette d'Alans) Estaubé ; 3- (par Héas) Troumouse
; 4- (par la hourquette d'Héas et celle de Chermentas) Barroude ; 5- (par
le port de Barroude) Barrosa ; 6- (par le col de Robiñera) Pineta ; 7- (par
le col de Niscle) Cotatuero et Salarous, dans la vallée d'Arazas.
Les 30 et 31 juillet 1897, venant de La Géla, il
a visité la partie nord du cirque de Barrosa (que Schrader n'avait pas vue)
et, entre le port de Barroude et le col de Louseras (ou de Robiñera), emprunté
le "chemin de la mine" sur la corniche de la falaise nord.
(Au sujet de Lucien Briet,
voir la page Histoire du chemin des mines, donnant accés au récit qu'il a
fait de cette excursion, illustré des photos qu'il a réalisées à cette occasion).
*
Le 9 août 1902 un membre du CAF, le Docteur
VERDUN (1869-1931), venant lui aussi de la vallée de La
Géla, franchit le port de Barroude avant de descendre dans le cirque de Barrosa.
Il écrit (dans l'Annuaire du Club Alpin Français, année 1902, sous le titre
"Quelques courses dans le Nord de l'Aragon", p. 222) :
"Sur le versant espagnol le panorama
est non moins beau. La vue plonge en effet sur cet imposant cirque de Barrosa
qui, sans avoir l'aspect grandiose du cirque de Gavarnie, n'en est pas moins
majestueux. C'est une vaste enceinte, dominée à l'ouest par une muraille de
plus de 1000 mètres, montant jusqu'aux cimes neigeuses des Pics de Serre Mourène,
de Troumouse, de La Munia et de las Louseras, et le long de laquelle coulent
de nombreuses cascades alimentées par les glaciers supérieurs." (note
7)
A gauche : le Docteur
Verdun (photo extraite d'un article consacré à Paul Verdun, excursionniste
photographe, signé Gabriel Joly, paru dansl n° 20 (décembre 2020) de la Revue
Pyrénéenne, p. 33 à 37).
A droite : photo illustrant
l'article de l'annuaire du CAF, avec la légende : Cirque
de Barrosa : à droite, la Munia et le pic de Troumouse ; à gauche, le Pic
de las Louseras [pic Robiñera] ; photographie
du Dr Verdun (voir la page de photos
consacrée aux aquarelles et dessin de F.Schrader).
* Quelques jours aprés, les 15 et 16 août 1902, les cinq frères CADIER, venant de Parzan par la vallée de Barrosa, au cours d'une grande randonnée de l'Aneto à La Munia, découvrent à leur tour le cirque : "une merveille" disent-ils dans leur récit (Au pays des isards, Les amis du livre pyrénéen, Pau, 1968). Aprés avoir gravi l'étage inférieur du cirque, ils croisent le "chemin des mines", puis grimpent directement, des abords du col de Robiñera, au sommet de La Munia par un large couloir rocheux (note 5).
* Entre 1907 et 1913, Jean BEPMALE, homme politique, maire de Saint-Gaudens de 1884 à 1921, passionné, entre autres, de montagne et de photographie, a effectué, aprés sa traversée des Pyrénées en 1906, de multiples excursions de plusieurs jours, accompagné de membres de sa famille et d'amis, dans le Sobrarbe, passant de la vallée d'Aure dans celle de Bielsa par le port de Bielsa ou le Port Vieux, mais aussi parfois par le port de Barroude, donc par le cirque de Barrosa. Il a peu écrit, mais pris beaucoup de photos : en particulier du cirque et de la vallée de Barrosa, dont une de l'Hôpital de Parzan (note 6).
*
En 1936, Andrée MARTIGNON
(1888-1977 ; écrivain, poète, pyrénéiste), écrit dans un article intitulé
Barroude et la Géla (paru dans le numéro 296, daté de mars 1938, de la revue
du CAF, La Montagne, illustré de photos de Maurice Heid [voir la page consacrée
au port de Barroude) ces lignes : "Nous sommes au Paso
de Barrosa, et la fête est inoubliable qui s'offre à nos yeux. Ce cirque fameux,
découvert en 1877 par Schrader, nous ne le verrons pas en son développement
et sous l'angle favorable, gênés que nous serons d'ailleurs par l'éperon que
projette à l'est la Munia ; mais nous avons le pressentiment de sa grandeur,
car il s'élève, de ces fonds étranges et cahotés, la promesse d'une beauté
d'essence originale. Pour le voir dans sa fastueuse intégrité, il faudrait
que nous atteignions le Paso de Barrosa en venant d'Espagne, par le val de
Parsan, suivant le barranco et la voie stérile, déserte, aux cailloux blanchis,
décrite par les frères CADIER (Au pays des izards) [voir la page de photos
consacrée à Schrader, note 5 ]. Ainsi connaîtrions-nous, dans sa saisissante
ampleur et son admirable dessin, l'entonnoir géant de Barrosa, couronné par
les glaciers de Las Louseras [Robiñera] et la Munia.
De longues pages seraient nécessaires pour parler de lui".
Dans la partie du livre Les Pyrénées centrales (éditions
Alpina, Paris, 1946) écrite par elle (l'auteur de l'autre partie étant Jean
Fourcassié) Andrée Martignon dit (p. 54) de la Munia qu'elle se prolonge par
le pic de Las Louseras, dont les escarpements soutiennent "le merveilleux
et peu visité cirque de Barrosa"..
* Plus tard, en 1978, d'autres
frères, les
frères Jean et Pierre RAVIER, feront,
avec leurs fils, l'ascension de La Munia sur les traces des Cadier : la découverte
de "ces lieux magiques", sont pour eux, "éblouis", de
"merveilleux souvenirs". Les années suivantes, jusqu'en 1982, ils vont
revenir dans le cirque de Barrosa pour parcourir le chemin des mines
(le "Camino Barrosa"), et faire de grandes escalades : éperon de Las
Bachetas, pilier Barrosa au Robiñera (voir la page Escalades , et
la page Histoire).
Haut
de page
NOTES :
1.
Pour de brèves biographies de Franz
Schrader, voir des pages dans les sites : www.pyrenees-team.com (n° 14 dans
la liste des liens), ou www.pyrenees-passion.info.
Le 9 août 1877, Schrader, accompagné du guide Célestin
Passet (de Gavarnie), agé de 32 ans, qui n'est pas encore le grand guide pyrénéen
qu'il sera plus tard, gravit La Munia par le cirque de Troumouse où il revient
coucher le soir dans une des "deux cabanes d'Hérès". Le lendemain il remonte
à La Munia, d'où il descend sur les lacs de La Munia, franchit le col de Las
Portas et passe la nuit près d'une cabane de l'"Estibette" (flanc sud du picde
Chinipro°). Le 11, par "Espierbe", il arrive à Bielsa (où il remarque que
le calcaire crétacé de la Punta Salinas repose sans intermédiaire sur les
grès rouges permiens, posés eux-mêmes sur le socle de granite).
2.
Cependant les guides-Joanne (au moins
à partir de l'édition de 1890, à la page 202) décrivaient déjà l'excursion
de Bielsa au cirque de Barrosa, et le cirque lui-même, s'inspirant probablement
du récit de Schrader. Cette description y est illustrée sur une double page
par la "vue idéale" des "montagnes de Bielsa" dessinée par Schrader, mentionnée
ci-dessus.
3.
On
peut en cliquant ici consulter l'édition originale (1878) du livre de Russell
dans le site Gallica2 de la Bibliothèque nationale de France : le chapitre
intitulé "Las Louseras (3075 mètres)" est à la page 324.
A propos du livre "Souvenirs d'un montagnard",
du Comte Henry Russell : il y en a eu plusieurs éditions (répertoriées
en février 2009) :
- cette édition de 1878 (imprimerie Vignancour,
Pau), dite "au Gave", interdite à la vente, dont les exemplaires ont été distribués
à des amis puis détruits (les derniers jetés dans le Gave de Pau selon la
légende), sauf de rares rescapés ;
- une première véritable édition en 1888 (imprimerie
Vignancour, Pau) où les récits d'ascensions sont ordonnés géographiquement
d'ouest en est, et en 2 parties (Pyrénées françaises et franco-espagnoles,
et Pyrénées espagnoles) ;
- une deuxième et définitive édition en 1908
(imprimerie Vigancour, Pau ; réimprimée par les éditions Slatkine en 1979),
revue et corrigée par l'auteur, avec une troisième partie intitulée "Varia"
(reprenant un livre édité en 1902 sous le titre "Pyrénaïca" qui regroupait
des articles parus dans des revues) ; - cette deuxième édition a été rééditée
en 1930 (par Edouard Privat à Toulouse et Henri Didier à Paris), en
2 volumes, avec une présentation par le Dr Sabatier, et des photos.
Récemment elle a été de nouveau rééditée par les éditions
:
- Librairie des Pyrénées & de Gascogne-Princi Negue en
1999 (1 volume) et 2002 (2 volumes) ;
- Cairn en 2003
;
- PyréMonde-PRNG en 2005 (1 volume), et 2008 en collection
de poche (2 volumes, le 2ème tome étant intitulé "Pyrénaïca, Souvenirs
d'un montagnard", tome II), 27 enros ; - MonHélios en 2009 : édition
du centenaire (1909-2009), suivie de In memoriam de Henri Brulle
et Russell et la postérité de Louis Le Bondidier, 39 euros (image ci-dessus).
4.C'est
un détail d'une
célèbre photo prise le 31 juillet 1904 par l'appareil automatique de
Louis Robach devant les grottes Bellevue au Vignemale où il rend visite à
Henri Russell lors de la dernière excursion de celui-ci au Vignemale (Louis
Robach raconte : "Le comte Russell me fait un accueil très cordial et il
m'offre l'hospitalité pour cette nuit sous son toit de pierre. Avant la nuit
il veut bien me permettre de le photographier ; je prends trois vues avec
l'appareil automatique sans grand espoir de réussite, il est 6 h 20 et le
ciel est couvert").
Une de ces trois vues, où figurent, outre le comte,
Louis Robach lui-même au centre, et Mathieu Haurine, guide de Russell, à gauche,
figure dans un album d'Emile Rayssé qui l'a légendée : "Le comte Henry
Russell au Vignemale (3298) à sa 33e et dernière ascension, en Août 1904"
; elle est reproduite dans la revue Pyrénées, n° 259, juillet
2014, dans un article de Pierre Sarthoulet intitulé "Louis Robach",
p 74, où est également reproduite la célèbre carte postale éditée à Pau
par Célestin Carrache, tirée de cette photo mais amputée de la partie où figure
Haurine et légendée : "Le Comte Henry Russell. - Sa dernière excursion au
Vignemale."
(mages ci-dessous : en haut la photo originelle,
légèrement recadrée, en bas à gauche telle qu'elle figure dans l'album
d'Emile Rayssé, en bas à droite la carte postale qui en a été tirée)
Ces photos sont également reproduites dans
d'autres livres :
* le livre d'Antonin Nicol, "Les grands guides des Pyrénées
de 1817 à 1958", éditions Monhélios, 2002, p. 169 ;
* une autre des trois photos prises par l'appareil de Robach
est reproduite dans la biographie de Monique Dollin de Fresnel, "Henry
Russell (1834-1909), Une vie pour les Pyrénées", éditions Sud-Ouest, 2008,
page 353 (à la page suivante est reproduite aussi une photo de Russell prise
par Roger Brulle en Août 1904, au même endroit) ;
* la carte postale figure aussi à la page 254 du livre "Pyrénées,
voyages photographiques de 1839 à nos jours", sous la direction d'Hélène Saule-Sorbé,
Editions du Pin à crochets, 1998.
5.
Un passage de ce récit (p. 56 du livre cité) mérite d'être cité, celui
où ils racontent comment ils découvrent le cirque en remontant la haute vallée
du rio Barrosa (avant la mise en place des installations minières de l'Hôpital
de Parzan, qui ont fonctionné à partir de 1912), et la nuit au clair de lune
qu'ils passent au pied de la muraille (voir des illustrations dans une
page consacrée à la haute vallée du rio Barrosa) :
"Un chemin caillouteux,
sur la rive droite du rio Cinca [en fait rio Barrosa] nous mène aux
ruines de l'"Hospital" de Bielsa. Trois minutes plus loin, nous quittons le
torrent dont les cascades grondent, pour prendre, à gauche, un bon sentier.
Apparition subite de la portion du cirque de Barrosa
que domine Las Loseras. La vallée large, bordée d'à-pics, est l'avenue qui
y conduit. Dés l'entrée l'émotion vous saisit. Dans le soir mat, la sécheresse,
la stérilité, la désolation sont telles, qu'on a le sentiment d'être dans
un autre monde, comme devant un paysage lunaire fantastique. Pas une goutte
d'eau. Dans le talweg, un tapis de pierres grises, où se dressent des pins,
pareils à des ifs funéraires. C'est une nécropole d'une infinie tristesse.
Soudain, émerveillement : les eaux courantes reparaissent
partout, blanches le long des cascades, vertes dans les vasques, où se mire
un feuillage trés doux. Une cabane se plante au bord du chemin ; des oiseaux
animent de leurs chants les rochers silencieux ; et, là-haut, dominant le
mur sombre du cirque, les nuages qui font panache sur les cimes, frissonnent
sous la dernière caresse du soleil. Une couronne de rubis, de vieil or et
de feu flotte entre ciel et terre.
Quelques pas encore, et cette gloire s'éteint. Plus de
lumière au ciel, plus d'eau sur la terre, ni d'oiseaux, ni d'arbres ; plus
rien que le cirque noir et glacial, avec sa régularité implacable, et ses
cascades blafardes, muettes et immobiles. Devant cette nature figée un vertige
vous prend ; on se sent englouti par le colossal hémicycle, comme
en un tombeau où s'accumulent les ténèbres et où aucune vie n'a le droit d'exister.
Tout frémissants, nous quittons le milieu du cirque et revenons sur nos pas.
Notre campement est moins loin, sur le gazon, entre deux rochers, prés d'une
source, à la haureur des derniers arbres. Nous n'osions plus regarder vers
le cirque féroce, lorsque, levant les yeux avant de nous coucher, un spectacle
inattendu se présente. C'est une immense grisaille, mouchetée d'ombres et
de plaques blanches. Tout s'estompe dans un vague discret. Les pics ont perdu
leurs terreurs ; leurs pointes sont à peine visibles ; leurs contours sonr
insaisissables. Un mystére paisible emplit la montagne, sous les pâles étoiles.
Le cirque phosphorescent revêt une étrange grandeur qui nous rassure et nous
enchante : magie du clair de lune. [...]
" Le lendemain matin : "Le cirque s'éveille avec nous.
En quelques minutes, l'Orient l'inonde de ses rayons. Mille couleurs brillantes
jaillissent de la nuit. Les cimes se profilent dans l'azur léger. Nous arrivons
au fond de l'énorme entonnoir (1630 m.
[en fait 1700]).Les précipices de Las Loseras lancent leurs aiguilles grises
à une hauteur effrayante. La Munia, plus trapue, esr un monstre noir replié
sur lui-même. [...] A notre droite, un bon chemin muletier remonte un vallon
de pâturages, qui s'évase à l'E. de La Munia, et qui brise en ce point la
régularité du cirque. Le chemin va traverser le port de Barroude, qui mène
dans la vallée d'Aure. Port inconnu des touristes, à peine mentionné par Joanne,
et qui est la porte ouverte sur cette merveille, le cirque de Barrosa."
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6. Jean
Bepmale (1852 - 1921) mérite à plus
d'un titre d'être mieux connu qu'il ne l'est, en particulier en tant que pyrénéiste
et photographe (portrait ci-dessous d'aprés une affiche électorale). 
Né à Saint-Gaudens d'une famille originaire de la vallée
ariégeoise de Bethmale, d'abord avocat, il sera surtout un homme politique
de la IIIe République (maire actif de Saint-Gaudens pendant 35 ans, de 1884
à 1921, conseiller général, député puis sénateur de la Haute-Garonne), radical-socialiste
haut en couleur locale, défendant avec passion des convictions républicaines
et laïques. Il a fondé en 1881 son journal de combat : "La Montagne".
Mais, curieux de tout et enthousiaste, il trouvait du temps
à consacrer à de multiples centres d'intérêt : l'entomologie (on a
donné son nom à trois espèces de coléoptère), l'ethnologie, le dessin, la
cartographie, la langue et la toponymie gasconnes (il maîtrisait les dialectes
locaux), la géologie, la faune, la flore.
Il avait surtout deux passions : la montagne pyrénéenne
et la photographie :
En
1901 il a effectué une randonnée de quinze jours dans le Val d'Aran
espagnol (dont il a publié le récit en feuilleton dans son journal, La
Montagne).
Précurseur de la Haute Route Pyrénéenne (à noter
cependant que le botaniste Augustin Pyramus de Candolle avait effectué en
1807 une traversée partielle des Pyrénées, et que la première traversée de
la chaîne en continu semble avoir été, en 1817, celle d'un homme de sciences
allemand, Frédéric Parrot), il a réalisé, en 1906, accompagné d'un porteur,
un exploit pour l'époque : la traversée des Pyrénées, en trente jours, de
Banyuls à Saint-Jean-de-Luz, de col en col, par étapes de huit à onze heures,
avec de longues incursions sur le versant espagnol alors peu connu . Il en
a publié l'itinéraire dans le Bulletin Pyrénéen, en 1907, et dans une
brochure (couverture ci-contre).
(pour en savoir plus sur cette traversée, cliquer
sur cette couverture ; on peut aussi consulter les sources citées ci-dessous).
Par ailleurs il effectuait seul, ou organisait avec des
amis et des membres de sa famille, de multiples virées de plusieurs jours
dans les Pyrénées, principalement dans le Sobrarbe, le val d'Aran ou les Encantats,
comportant des ascensions de hauts sommets comme par exemple le Montarto d'Aran,
La Punta Suelsa, le Montcalm, ou le Canigou..
De
1895 à 1918, toujours muni de son petit appareil photographique (petit
pour l'époque ; peut-être le kodak ci-contre, un des premiers, de format 9
cm sur 9) , il a pris plus de 12000 clichés dont la moitié est
conservée au musée municipal de Saint-Gaudens, avec ses carnets de voyage
minutieusement tenus.
Il développait lui-même les négatifs carrés de 8,5
cm de côté (des " aristotypes ", par contact avec du papier citrate et exposition
à la lumière du soleil), et en a rassemblé la moitié environ des tirages,
numérotés et légendés de sa main, dans six gros albums dont cinq sont
conservés au musée municipal de Saint-Gaudens.
En montagne comme en ville ou dans la campagne commingeoise,
avec l'esprit d'un reporter-photographe et d'un ethnologue témoin de la vie
locale pyrénéenne, soucieux de conserver les traditions ancestrales tout en
étant curieux des progrès techniques, il photographiait tout : les gens, les
festivités, ses collègues en politique, les travaux agricoles, les belles
maisons, les églises (bien qu'il ait été anticlérical), les cabanes, les constructions
techniques (comme les ponts), mais aussi, et surtout, la montagne, y compris
ses villages et ses habitants.
On peut le comparer sur ce plan à Lucien Briet, avec
cette différence qu'il a laissé moins d'écrits. 
(cliquer sur la vignette ci-contre pour voir une page contenant
quelques-unes de ces photos, prises dans le cirque et la vallée du rio Barrosa,
et dans le massif voisin de la Punta Suelsa)
(Sources :
- revues :* Pyrénées : . n° 163-164, 3-4 1990, article de Jean Ritter,
"Jean Bepmale (1852-1921) de La Montagne à la montagne", p. 235 ;
. n° 236, 4-2008, article de Joseph Ribas,"40 ans de Haute Randonnée
Pyrénéenne", p. 341 ;
*
Pyrénées Magazine : . n° 109, janvier-février 2007, article de Marie-Ange
Lobera, "Jean Bepmale du Comminges", p. 69 ;
. numéro spécial, "Rando Pyrénées", n° 11, consacré, au printemps 2007,
à la Haute Route Pyrénéenne ;
*
Revue pyrénéenne, n° 128, décembre 2009, article de Jean Ritter, "Jean Bepmale
(1852-1921) et la photographie de montagne", p. 14).
- catalogue de l'exposition "1895-1918 Les albums de Jean
Bepmale", 21 juin-30 septembre 2006, au musée de Saint-Gaudens (on peut
l'acheter au musée [n° de téléphone : 05 61 89 05 61] ; prix : 5 euros) ;
- catalogue de l'exposition "Franceses en Sobrarbe, un turismo
diferente", en 2006, à Abizanda, en Sobrarbe.
7. Plus
loin dans son récit le Dr Verdun décrit la descente du "val de Barrosa" :
"qui se fait sur la rive droite, longue et, en somme, peu intéressante
; mais la vue change quand après avoir gravi un escarpement couvert
d'une forêt de buis, on domine le confluent des rios de Barrosa et de Pinara.
La végétation touffue qui garnit les bords de ces torrents, ainsi que les
champs de seigle et les quelques prairies qui les entourent, forment un ensemble
charmant, un paysage bucolique perdu au milieu de cette région désolée. La
vue plonge aussi dans la vallée de Pinara, et ne s'arrête au loin qu'à la
crête de Moudang. Un peu en aval du confluent, après une descente un peu rapide
à travers les buis, le sentier rejoint le chemin muletier très fréquenté qui
va aux ports de Bielsa, de Héchempy et de Moudang, et qui, quelques pas plus
haut, traverse le torrent de Barrosa, sur un petit pont de pierre, fort pittoresque
[puente del Tartico ; il existe toujours : voir la page consacrée aux
mines du pic Liena, note 4], entouré d'une végétation luxuriante. La vallée
que l'on suit dès lors, et qui mène directement au village de Bielsa, est
fort étroite, dirigée Nord-Sud, boisée sur les deux versants. Dans sa partie
la plus étroite, non loin du pont, on aperçoit sur le bord du sentier les
ruines d'un hospice, sorte d'auberge qui servait de refuge aux voyageurs traversant
la vallée ou surpris par la tempête. Ces refuges se retrouvent dans beaucoup
de vallées, sur les deux versants de la chaîne, et quelques-uns, comme l'hospice
de France de Vénasque, sont fort bien entretenus. Celui de Bielsa avait été
bâti, dit-on par les Maures, et l'hospitalité la plus cordiale y était donnée.
Plus tard l'hospice acquit une mauvase réputation : les voyageurs n'y trouvaient
plus une sécurité parfaite, et des légendes relatives à des crimes qui y auraient
été commis courent encore dans le pays. Le fond de la vallée est fort raviné
par le torrent de Barrosa qui, à certains moments, croît démesurément et brusquement,
comme tous les torrents du Nord de l'Espagne. Le sentier toujours très mauvais,
qui suit la rive droite, disparaît par endroits, et il faut alors descendre
das le lit du ruisseau désséché et marcher à travers las gros cailloux qui
l'encombrent. La cascade de Trigñero, qui trace un large ruban argenté sur
le flanc de la vallée, est une des rares curiosités que l'on trouve sur son
chemin. La gorge ne s'élargit notablement qu'à Parsan".
8.
La CARTE ci-dessous
permet de situer la plana des Salarons, qui peut être découverte
en parcourant une boucle (tracé surligné en jaune) à
partir du port de Boucharo (2270 m) facilement accessible à pied
depuis le parking du col des Tentes par une courte portion de route horizontale
barrée :
Elle passe par la forqueta dera Catuarta (2516 m), puis par la
vire de l'Escuzana (facile, 1,5 km de long ; 45 min.), un col du même
nom (ou collado Mondarruego, 1728 m) duquel on descend sur la vaste plana
des Salarons (fond d'un ancien lac comblé). Le retour au port de
Boucharo (2270 m) se fait par une montée au col Blanc (2833
m) puis une traversée quasi horizontale (versant sud du Taillon) ponr
accèder à la brèche de Roland (2807 m), d'où
on descnd, par ce qui reste d'un petit glacier, sur le refuge des Sarradets
(ou "de la brèche ; 2587 m), puis sur le port de Boucharo.

CARTE
du flanc nord de la vallée d'Ordesa, dans sa partei ouest, en
amont du confluent du rio Arazas et du rio Ara. La boucle qu'on peut emprunter
pour parcourir la vire de l'Escuzana et visiter le replat des Salarons
est surlignée en jaune.
Noter que les termes
vire, faja, faixa, feixant sont équivalents.
VOIR
AUSSI :
Pour rédiger cette note, l'auteur du site s'est
appuyé sur
* le site web de topos
des Pyrénées de Mariano (www.topopyrenes.com), principalement
le chapitre "vire Escuzana, vire Tardiador et vire des fleurs en boucle
depuis Boucharo (les "3 vires d'Ordesa" ) à l'adresse http://www.topopyrenees.com
; taper dans la case recherche : "fajas", pour obtenir la liste
des liens pour les différentes fajas (ou vires/ faixas), en partculier
la vire de l'Escuzana. Ces pages sont
riches en renseignements pratiques (sur lesquels l'auteur du présent
site s'est appuyé), cartes, et surtout photos, nombreuses et splendides.
* le beau
livre de Bruno Mateo, Pyrénées "Les randonnées
du vertge" (éditions Glénat) qui contient une longue
liste de chapitres précisant les itinéraires (illustrés
de belles photos), en particulier ceux de la "faja de l'Escuzana";
n° 5 (p. 124 à 128, et des "faixas d'as Flores" et de
Coma Barrau, n°26 (p. de 28 à 31).
* le livre
d'Olivier Guix "Randonnées autour du MONT PERDU Gavarnie
- Ordesa" TOURS DES CIRQUES ET CANYONS (Editions Version Originale),
A Gavarnie>Plana Caruarta, p.34-35 avec la vire de l'Escuzana (p. 35 et36)
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Page mise à jour le 17 octobre 2025